Partagée, j’ai été partagée à la lecture du 6ème roman d’Anne Calife que je connaissais pas.

Tout d’abord l’histoire. Celle d’une jeune auteure qui présente son premier livre au Salon du même nom.Là, elle y fait la rencontre ,très courte, pour ne pas dire furtive d’un journaliste venant lui aussi faire la promotion de son roman.Ils se parlent 1/2 heure, elle, complètement en apnée « Mes sens étaient tellement en alerte débordant de mon regard,mon ouïe, mon odorat, que je n’arrivais plus à analyser ce que je ressentais… devant cet homme plus âgé qu’elle « la peau fine et froissée comme une fleur fanée;autour de lui cette aura bleu-blond-gris, un peu méprisante, ordonnant distance-distance-tenez-vous-loin-de-moi-car-je-suis-important ».Il lui donne son téléphone.Elle l’appelle pour pouvoir être encore être en contact avec lui mais c’est un entretien sur un ton bref et sec sans sourire ni intonation, d’ailleurs il n’a plus le temps.

Il faut que je vous laisse , conclut il.

En effet , il m’a abandonnée.Cela me fit l’effet d’un varech lamentablement échoué sur le sable

 Les échanges ne s’arrêtent pas là. Quelques autres appels renouvelant la même déception.Nous sommes au début d’internet et un jour le journaliste lui donne son adresse mail.

Et là, ce sont des milliers de mails échangés entre eux dont nous ne connaitrons guère la teneur , du moins du coté masculin. 

Anne Calife nous plonge dans le cerveau de cette jeune femme fragile émotionnellement, sans grands repères paternels. Son père, dans les années 70,était passionné par ce tout nouveau moyen de communication qu’est l’ordinateur et disparassait complètement derrière l’écran, abandonnant sa fille de 6 ans pour le monde virtuel.Donc, méfiance vis à vis d’Internet et des mails ..Mais voilà, c’est le seul moyen qu’elle a d’avoir des contacts avec cet homme qui la fascine.

Elle, elle se livre, expliquant ses peurs et ses angoisses, se dénudant complètement devant Lui, cet homme qui lui répond quand il a le temps, avec des mots durs,blessants ,destabilisants. Quand elle réagit devant tant de méchancetés avec virulence, violence parfois selon ses termes, il sait la reconquérir en lui adressant des mots tendres, doux, des petits surnoms.En un mot il l’a manipule,la détruisant petit à petit. Syndrôme de Stockolm , la prison étant celle du virtuel, de l’écran derrière lequel n’importe qui peut se cacher.

Jamais il n’acceptera un rendez vous , un échange yeux dans les yeux.Elle s’inclinera devant cette autre exigence, non sans mal certes mais elle s’inclinera.Le temps passe, les années, oui les années, s’écoulent, Elle murit semble t il …

Les chapitres du livre vont de A à O montrant l’évolution mentale progressive de cette jeune fille A Amorce, B Balle les mails envoyés étant comme des balles échangées, envoyer/recevoir….O Oeil, ouvrir les yeux.

C’est un livre sur cette nouvelle forme de communication, d’addiction ,qui ouvre un abîme pour les personnes fragiles et solitaires déjà sur le fil du rasoir. Tout au long de ce court roman, je me suis dit qu’elle allait réagir, ne pas se laisser engloutir , détruire par cet homme qu’au fond elle ne connait pas, dont elle ne sait rien puisque jamais il ne dira la moindre chose personnelle.

Qui est il cet homme? Qu’est ce qui le pousse à entretenir cette correspondance qu’ il dit détruire à peine lue ? Est il lui même si seul qu’il ne peut s’en empêcher ? Est il si sadique, si peu sûr au fond de lui , qu’il a trouvé en cette jeune écrivaine une victime idéale puisque consentante même si parfois elle se rebelle? 

Le livre finit presque comme il a commencé.Les mots sont quasiment les mêmes, à quelques nuances près mais d’une grande importance.Le style est sans concessions, interieur dévoilé, ressenti,bref, incisif, quasi clinique. 

J’avoue l’avoir lu en deux fois , laissant quelques jours entre les deux lectures.J’éprouvais l’envie de savoir comment tout cela allait finir , je sentais que ce n’était pas un livre rose à offrir à la Saint Valentin comme l’était Quand souffle le vent du nord (et sa suite que je n’ai pas chroniquée) et en même temps je ressentais un malaise indéfinissable, partagée que j’étais de la secouer en lui disant de ne pas perdre son temps avec ce malade, que la vraie vie passait sans elle. Freud aurait sûrement été d’accord en disant qu’à travers cette relation elle recherchait l’attention du père, l’approbation ( elle lui a envoyé des manuscrits pour lui demander son avis , sachant qu’elle lui donnait là une excellente occasion de la briser, car quoi de plus fragile qu’un écrivain qui démarre un livre, son bébé ? Et bien entendu c’est ce qui est arrivé.)

Quelques réflexions sur l’écriture aussi mais dans l’ensemble un livre lu sans grand plaisir,sans grand intérêt. Dommage.

Merci aux Editions The Menthol House qui me l’a envoyé